Les « Nana Benz » de Lomé veulent redevenir reines

Creppy Sivomey Dédé Rose

Creppy Sivomey Dédé Rose (G)

Voici un article que j’ai écrit en 2000 sur les Nana Benz pour l’agence Inter Press Service (IPS). Pour la relance de mon blog, je me permets de le partager avec vous.

LOME, 24 mars 2000 (IPS) – Les femmes togolaises revendeuses de pagnes  et tissus imprimés, communément appelées  »Nana Benz », sont pratiquement  tombées aujourd’hui dans l’oubli. Pourtant,  elles étaient très riches et  très célèbres au Togo au cours des années soixante-dix et quatre-vingt. Une nouvelle génération de  »Nana Benz » tente actuellement de  relancer la corporation.  Composées en majorité de jeunes filles et d’héritières de  l’ancienne génération, les nouvelles revendeuses de pagnes, ou  »petites  Nanas », se battent farouchement contre la sévère crise économique qui frappe  le Togo.

Marie-Madeleine Doh-Aduayom fait partie de cette nouvelle  génération de commerçantes de tissus imprimés. Titulaire d’un diplôme d’études approfondies en Santé Publique et Nutrition, elle a travaillé  pendant cinq ans dans la fonction publique comme responsable d’hygiène alimentaire à l’Institut d’Hygiène du Togo.

Par la suite, elle a abandonné son poste pour prendre la direction des affaires de sa mère, qui était alors l’une des pionnières de l’association des  »Nana Benz ».  »Je ne regrette pas mon départ de la fonction publique », confie-t-elle.

 »Je me suis lancé un défi qui est de redonner l’image d’antan à  la classe des revendeuses de tissus pagnes », ajoute Marie-Madeleine. Elle  reconnaît que le nom  »Nana Benz » a beaucoup perdu de son prestige d’antan,  lorsque les revendeuses de pagnes et tissus imprimés jouissaient d’une  puissance économique sans égale au Togo.

Les  »Nana Benz » représentaient alors le  »poumon » de l’économie nationale. Elles avaient le monopole du marché des tissus dans la sous-région ouest-africaine.  La voiture allemande Mercedes Benz venait juste de faire son  apparition en Afrique, et pour une raison ou une autre, les revendeuses de  pagnes l’ont adoptée. D’où leur nouveau nom étroitement associé au véhicule  allemand et devenu rapidement très populaire: les  »Nana Benz ». A cette époque, l’Etat togolais ne disposait pas d’un seul  véhicule Mercedes dans son parc automobile.

Patience Sanvi fut la toute première revendeuse de pagnes à acheter une Mercedes Benz au Togo. Elle en possédait alors deux. Agée  aujourd’hui de 72 ans, elle a confié la gestion de ses affaires à sa fille. Le déclin du commerce des pagnes et tissus imprimés, les fameux   »wax

hollandais », a commencé lorsque les femmes des autres pays ont  découvert le circuit d’approvisionnement des  »Nana Benz », leur enlevant du coup le monopole de la commande qu’elles détenaient jusqu’alors.

Les nouvelles concurrentes se sont aussitôt lancées dans ce  commerce. Elles ne s’approvisionnaient plus au Togo, mais directement à partir de  la Hollande, principal pays fabriquant de pagnes de qualité authentique supérieure.  Progressivement, les acheteurs étrangers ont cessé de fréquenter Lomé, et préféraient aller dans un marché plus proche de leur pays. Les   »Nana Benz » ont alors commencé à perdre de leur puissance financière et de leur prestige. L’anarchie s’est installée dans la corporation; pire,  des tissus d’imitation moins chers sont apparus sur les marchés ouest- africains.

Le déclin des tissus hollandais importés a rapidement nourri le  secteur informel. Avec le chômage croissant et les difficultés économiques, un plus grand nombre de sans-emploi et de vendeurs ambulants ont envahi  les rues de Lomé, avec toute une variété de pagnes imités sur la tête.

La crise politique qu’a connue le Togo au début des années quatre-vingt dix a contribué également à la chute du  »Wax ». Les rares clients  étrangers qui allaient encore au Togo se sont tournés vers le Bénin.  L’augmentation des taxes douanières togolaises a fini par sonner le glas du  »Wax »  vendu à Lomé. Aujourd’hui encore, les Ghanéens traversent le territoire togolais pour s’approvisionner au Bénin voisin. Pourtant, la différence entre  les prix pratiqués à Lomé et Cotonou n’est que de 500 à 1000 F CFA.

Les  »Nana Benz », dont la plupart sont aujourd’hui âgées et  fatiguées, semblent avoir totalement baissé les bras et cédé à la fatalité.  Leurs jeunes soeurs, qui auraient dû prendre la relève, ne sont pas  solidaires.  Mais l’une de ces  »Nana Benz » n’a pas totalement perdu espoir.

Creppy Sivomey Dédé Rose, malgré son âge relativement avancé, est  déterminée à reconstituer l’association des revendeuses de pagnes hollandais,  en dépit d’une situation économique morose.

Doh-Aduayom Marie Madeleine est sa compagne dans cette lutte pour  la reconquête du prestige perdu.   »Je sais que ce sera difficile avec tous les problèmes que nous  avons. Mais nous y arriverons », déclare Marie-Madeleine. Elle ajoute avec  amertume:

 »La Mercedes Benz n’est plus aujourd’hui une voiture de luxe, on en voit qui servent de taxi ». (FIN/IPS/nt/ko/nrn/00)

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[C], Inter Press Service, Agence de Presse du Tiers Monde

(IPS)

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